Les trois oxymores de Miami Vice : Une série d'action contemplative

Les trois oxymores de Miami Vice : Une série d'action contemplative - Dossier

Retour à "Articles"

Dans le cadre de son article "Les Trois oxymores de Miami Vice", nous vous proposons le troisième volet de l'analyse du philosophe Henri de Monvallier, livrée en exclusivité pour DeuxFlicsAMiami.fr et à suivre tout au long de l'été...


Definitely Miami (saison 2, épisode 12), scène d'ouverture post-générique

Miami Vice s’inscrit dans le genre bien connu de la série policière américaine et comporte à ce titre un certain nombre de passages obligés et de figures imposées par cette appartenance générique : enquêtes, infiltrations, courses-poursuites en voiture, traques, coups de feu, fusillades, explosions, etc. En ce sens, on a bien affaire à une série d’action, la présence récurrente des voitures et des armes à feu nous le rappelle assez, nul besoin d’insister là-dessus puisque c’est l’image a priori qu’ont les gens qui n’ont pas vu la série. Cependant, il est à mon avis très restrictif d’en rester à cette image partielle et de ce fait erronée 1.

On a en effet souvent voulu voir dans Miami Vice une apologie du machisme et du mâle tout-puissant des années 80, là aussi, erreur. D’une part, parce que les personnages de Crockett et Tubbs sont souvent confrontés au doute ou à l’échec. La scène finale de Milk Run (saison 1, épisode 12), sur laquelle je reviendrai, me semble en ce sens tout à fait paradigmatique. Alors qu’un témoin vient de se faire trucider sous leurs yeux, on voit les deux policiers accroupis, impuissants et silencieux au milieu des débris d’un magasin d’aéroport avec un travelling arrière et le magnifique thème "Rain" de Jan Hammer 2.

Mais aussi, d’autre part, parce qu’il est à mon avis décisif d’observer, et cela vaut comme objection à ceux qui sont tentés de voir dans Miami Vice la série de la "domination masculine" (pour reprendre l’expression de Bourdieu), que les scènes qui mettent dans la série le plus en valeur les personnages masculins ne sont pas des scènes d’action mais des scènes d’ordre purement contemplatif et méditatif 3. Ce sont ces scènes "atmosphériques" qui ont fait la renommée de la série grâce à leur accompagnement musical (thème de Jan Hammer ou bien chanson pop-rock, toujours en rapport avec le contenu dramatique de la scène 4). Citons par exemple bien sûr In the air tonight (saison 1, épisode 1), Heartbeat (saison 1, épisode 17), The Talk (saison 1, épisode 21), You belong to the city (saison 2, épisode 1), Brothers in arms (saison 2, épisode 3) pour en rester à quelques séquences emblématiques des deux premières saisons. La scène finale d’Evan (saison 1, épisode 21), qui aboutit sur la pietà5 finale où Crockett, agenouillé, tient son ancien collègue qui meurt dans ses bras, nous montre, elle, une séquence d’action traitée sur un mode esthétique et contemplatif qui renforce paradoxalement son côté dramatique alors qu’on pourrait croire a priori que le ralenti et la musique atmosphérique de Jan Hammer viendraient plutôt brouiller et affadir ce qui reste avant tout une fusillade, donc une scène d’action 6.

Crockett & Callie (Definitely Miami)

La magnifique scène finale sur la plage de l’épisode avec Arielle Dombasle (Definitely Miami, saison 2, épisode 12) avec la chanson "Cry" de Godley & Creme pourrait aussi être citée ici. Un hélicoptère descend du ciel et des policiers viennent arrêter Callie qui disparaît et laisse Crockett seul face à la mer : Arielle la sirène s’évanouit et disparaît en se dissolvant dans l’écume, comme à la fin du conte d’Andersen (qui se termine, rappelons-le, sur un échec contrairement à l’adaptation de Disney de 1989 qui nous impose un happy end factice où la sirène se marie avec le prince). Comme à la fin de Milk run (saison 1, épisode 12), d’Evan (saison 1, épisode 21) ou d’autres épisodes, Crockett n’a plus que ses yeux pour pleurer. L’épisode commençait du reste sur une allusion à En attendant Godot de Beckett dans la célèbre scène d’ouverture postgénérique où les deux policiers attendent au bord de la piscine d’un hôtel de luxe un certain Clemente sous une température caniculaire, Crockett déclarant à son coéquipier : « I hate the waiting. Il feel like a character in a Beckett play. » (« Je déteste attendre, j’ai l’impression d’être un personnage dans une pièce de Beckett 7  »). Et dans ce final sur la plage, le personnage se trouve ramené à une sorte de solitude beckettienne absurde où il continue à attendre en regardant la mer et l’horizon de façon statique alors qu’il n’y a plus rien à attendre.

Les éléments de stylisation visuels, musicaux et vestimentaires que j’évoquais auparavant participent ainsi de cette dimension contemplative. C’est ce qui fait qu’un certain nombre d’épisodes peuvent être visionnés plusieurs fois, même quand on connaît le déroulement du scénario et la fin. Dans L’Homme précaire et la littérature (posth., 1977) Malraux notait : « Le génie du romancier est dans la part du roman qui ne peut être ramenée au récit ». Je crois que cette formule peut s’appliquer à Miami Vice. Karl Kraus disait qu’il fallait lire tous les livres deux fois car cela permettait de faire le tri et de voir ceux qui tiennent réellement la route ; de même, un film une série ou un épisode de série qui tire toute sa force de sa résolution dramatique et qui s’épuise une fois que les questions « Qu’est-ce qui va se passer ? » et « Comment ça va finir ? » ont été résolues manque à mon avis quelque chose. L’art commence au niveau au-dessus, là où finit le divertissement. Peut-on réellement désirer revoir une série comme 24 heures, par exemple, quand on l’a déjà vue une fois et quand on en connaît intégralement le déroulement ? On peut en douter.

 

Notes de l'auteur :
1 Je crois qu’on peut être, à ce titre, pour le moins inquiet du reboot de la série prévu sous la direction de Vin Diesel pour 2020 et qui risque de réduire la série à une carte postale Fast and Furious "lunettes noires, gros flingues et grosses bagnoles", ce qui est, je pense, un contresens total
2 Dans cette scène, on remarque également que le costume blanc de Crockett, habituellement toujours impeccable, est maculé de sang, comme les mains de Lady Macbeth dans Macbeth de Shakespeare. On pourrait citer aussi, pour en rester à la saison 1, la fameuse scène HeartbeatCrockett, qui a mis en danger la vie de son co-équipier en oubliant de mettre son réveil alors qu’il passait la nuit chez son amie, médite dans son bateau au soleil couchant sur sa culpabilité (Nobody lives forever, saison 1, épisode 20). Le thème de l’échec était déjà inscrit dans le pilote Brother’s keeper (saison 1, épisode 1) : le trafiquant Calderone s’échappe dans son avion et les deux policiers arrivent trop tard. Crockett le tuera quatre épisodes plus tard dans Calderone’s demise (saison 1, épisode 5).
3 On peut noter par ailleurs que les personnages féminins (Gina et Trudy) ne sont pas cantonnées à faire le trottoir comme prostituées infiltrées mais prennent également souvent part aux scènes d’action où les armes à feu sont utilisées. Pour prendre un seul exemple, voir la scène d’ouverture prégénérique de Little Prince (saison 1, épisode 11). En outre, un épisode aussi important qu’Evan (saison 1, épisode 21, considéré comme un épisode de référence dans la série) suffit à balayer d’un revers de main la critique selon laquelle Miami Vice serait une série de mâles hétéros dominants puisque se trouve abordée, de façon assez novatrice pour l’époque, la question de l’homophobie dans la police et des conséquences dramatiques qu’elle peut entraîner. De façon générale, les personnages homosexuels de la série ne sont jamais représentés de façon négative ou caricaturale.
4 Là aussi, soulignons un autre malentendu : l’esthétique clip vidéo de la série et les fameux « MTV Cops ». Il est certain que Miami Vice emprunte une partie de son esthétique au clip vidéo mais en même temps l’enjeu est légèrement différent. En effet, dans un clip, on illustre une chanson ou une musique à partir d’images. Dans Miami Vice, on part d’abord d’images qu’on cherche ensuite à incarner de façon sonore.
5 Une pietà désigne dans l’art chrétien (notamment en sculpture) une figure de la vierge Marie qui tient le corps de son fils mort une fois qu’il a été descendu de la croix. La pietà la plus célèbre est celle de Michel-Ange (1499).
6 Cette référence à la figure de la pietà fait ici d’autant plus sens qu’il y a dans le sacrifice final du personnage d’Evan quelque chose de proprement christique : en sauvant la vie de Crockett, il rachète non pas les péchés du monde (ce serait un peu trop demander !) mais sa propre faute qui a conduit à la mort de son collègue homosexuel. On pourrait opposer cette fin au ralenti à d’autres fins beaucoup plus dynamiques et rapides, comme par exemple celle de Buddies (saison 2, épisode 5) construite à partir de la chanson « No guarantees » du groupe The Nobodys. La présence du bébé en danger joue ici le rôle d’un élément de dramatisation qui accentue l’urgence de l’action.
7 Cette référence fait l’objet d’un retournement comique dans les répliques suivantes que je laisse le spectateur découvrir. On pourrait insister à ce titre sur les références littéraires qui parsèment de temps à autre la série et rappeler que Mann était quelqu’un de plutôt cultivé ayant étudié la littérature et la philosophie à l’université. Il est en effet très inhabituel de voir citer dans une série policière grand public non seulement Beckett mais Hemingway (saison 1, épisode 5 et saison 2, épisode 11), L’Être et le néant de Sartre (saison 1, épisode 8, très bonne scène comique par ailleurs) ou encore Chaucer (saison 2, épisode 13). Le titre du 2e épisode de la saison 1 (Heart of darkness) est un clin d’œil à Conrad et celui de l'épisode 11 (Little Prince) à Saint-Exupéry évidemment. Quant au titre du pilote (Brother’s keeper), il ne doit rien au hasard puisque c’est tout simplement une référence à la Bible : « Am I my brother’s keeper ? » (Gn 4, 9). « Suis-je le gardien de mon frère ? » est la phrase que prononce Caïn lorsque Dieu lui demande où est son frère après que Caïn l’a tué. Il serait trop long d’analyser les résonances de ce verset dans l’épisode mais elles sont à mon avis centrales. En un mot : Crockett et Tubbs perdent chacun leur frère (biologique, dans le cas de Tubbs, ou d’armes, dans le cas de Crockett) et vont s’adopter réciproquement comme frères. Le thème de la fraternité (liée à l’amitié) est important dans la série. Notons que le titre de l’épisode qui ouvre la saison 2 (The Prodigal son) est aussi une référence biblique.

 

Retrouvez la suite de l'analyse d'Henri de Monvallier, "Une répétition créatrice" dès le 25 août prochain !

Publié le 11 août 2019 à 12:00:00
Laissez un commentaire sur Les trois oxymores de Miami Vice : Une série d'action contemplative
Enregistrement en cours...
Pseudo *
E-mail
Site
Commentaire *
 
Calcul anti-spam *

Combien font deux + sept ? (Résultat en lettres - Ex : neuf + huit = dix-sept)
* Champs obligatoires